un entretien avec Sophie Holemans et Sophie Mersch

  • Octobre 18, 2019

Transversalité est le maître mot

Outre la Flandre et la Wallonie, la Région de Bruxelles-Capitale mise aussi pleinement sur la rénovation. Toutes appliquent une approche différente qui vaut la peine d’être mentionnée. Nous donnons la parole à deux conseillères de Homegrade (*) : Sophie Holemans et Sophie Mersch. Conjointement, elles œuvrent à la réalisation du même objectif à partir de leur propre spécialisation.

Sophie Holemans est architecte et a engrangé de l’expérience dans différents bureaux d’architecture. Elle s’intéresse à des domaines très diversifiés allant du travail du bois et de la nature à l’environnement et à la société.

Sophie Mersch est ingénieure civile architecte spécialisée dans la conservation du patrimoine architectural. Elle voue une passion aux vieilles pierres et à la décoration... Elle a travaillé pendant 17 ans comme ingénieure civile sur de grands projets nationaux pour la fonction publique fédérale tels que la rénovation de la Basilique de Koekelberg. Pendant son temps libre, elle vibre au rythme de l’opéra comme cantatrice, d’où son intérêt pour les bâtiments de théâtre et d’opéra.

Au vu du degré élevé de collaboration entre les deux collègues, leurs fonctions partagent de nombreux points communs. Pourtant, elles ont toutes les deux leur propre spécialisation.

Sophie Holemans & Sophie Mersch“Sophie Holemans : « Notre mission principale consiste à conseiller les Bruxellois qui souhaitent rénover leur logement. Dans ce cadre, nous rendons visite aux citoyens et nous les accueillons aussi au guichet, nous répondons aux e-mails et au téléphone. Nous assurons également l’accompagnement de be-exemplary. Il s’agit d’un appel à candidatures pour des projets de rénovation exemplaires dans la Région de Bruxelles-Capitale. De plus, nous organisons également des formations et développons du matériel pédagogique tel que des brochures”

Sophie Mersch : "Je travaille ici depuis 15 ans et mes tâches sont identiques à celles de Sophie. À la différence près que je suis spécialisée dans l’acoustique des bâtiments. En plus des conseils que je donne aux particuliers, je suis un Facilitateur Bruit pour Bruxelles Environnement qui aide les magasins, restaurants, etc. à se conformer aux normes sonores bruxelloises."

Quelles sont les compétences nécessaires pour mener à bien votre fonction ?

Sophie Mersch : “Compte tenu de la diversité des tâches à accomplir, je dirais : une grande faculté d’adaptation. Il faut aussi faire preuve d’esprit d’analyse pour pouvoir évaluer les besoins exacts d’un client, sans se concentrer exclusivement sur l’aspect énergétique. Par exemple, nous examinons l’éventuelle valeur patrimoniale d’une fenêtre qu’un client souhaiterait remplacer. Est-il vraiment nécessaire de la remplacer ? Ne peut-on pas uniquement adapter le vitrage et l’étanchéité à l’air. Dans une rue très animée, l’acoustique joue également un rôle. Vous le voyez, nous essayons toujours de dépasser les attentes initiales du client.“

Sophie Holemans : “Oui, et il convient aussi d’aligner correctement théorie et réalité. Comment assurer la continuité entre les attentes et ce qui est possible ? Et je ne parle pas seulement des plans de rénovation et des possibilités financières des gens, mais aussi de la complexité réglementaire, politique et juridique.“

Quels sont vos atouts professionnels personnels ?

Sophie Mersch : “L’expertise est indispensable en acoustique du bâtiment. Il faut aussi savoir faire preuve d’empathie et de patience. Les gens peuvent être très émotifs. Je pense que j’ai aussi le don d’expliquer des thèmes complexes en des termes simples. Je crois que le public apprécie cette qualité.”

Sophie Holemans : “L’écoute est un de mes grands atouts. Je veille aussi à ce qu’ils ne cèdent pas à la panique en raison de l’avalanche des informations qui leur parviennent. Je peux les rassurer à ce moment-là.”

Approche

Bruxelles est une ville très multiculturelle. Je m’imagine qu’il y a parfois des problèmes de communication si les interlocuteurs ne parlent ni le néerlandais ni le français. Avez-vous le même ressenti et Homegrade applique-t-il une approche spécifique en la matière ?

Sophie Mersch : “De manière générale, nous nous en sortons avec le néerlandais, le français et l’anglais. Nous avons une équipe multiculturelle. Certains collègues au sein de Homegrade parlent l'arabe, mais, selon moi, ils n’en ont pas besoin si souvent.“

Sophie Holemans : “Oui, je ne les entends pas souvent le parler. Nous nous adaptons également dans notre communication. Parler un peu plus lentement, expliquer les choses différemment selon la personne face à nous. Je pense que tout cela se passe un peu spontanément.”

Vous proposez la rénovation comme un paquet global. Quelle en est la raison ?

Sophie Holemans : “Pour en revenir à l’exemple de la fenêtre. Dans ce cadre, l’énergie est généralement la priorité, mais il y a tellement plus d’éléments qui entrent en compte. En effet, il faut tenir compte des questions d’urbanisme, d’acoustique, de ventilation, de santé, de patrimoine... C’est pourquoi je dis : si vous voulez vraiment aider les gens, vous devez adopter une approche transversale…”

Sophie Mersch : “Les gens ne posent souvent pas la bonne question parce qu’ils ne savent pas exactement ce dont ils ont besoin, c’est là que réside le nœud du problème. Ainsi, en leur donnant une vue d’ensemble, nous pouvons leur offrir plus de qualité et ainsi les aider à aller de l’avant.“

Et une rénovation énergétique ? Comment gérez-vous ce cas de figure ?

Sophie Mersch : “Comme une partie d’un seul tout. Placer l’isolation acoustique entre les murs des voisins peut sauver des relations humaines. Quant à l’isolation thermique, elle ne revêt pas un caractère si prioritaire. L’isolation thermique est importante sur une façade, mais il convient de ne pas oublier l’isolation acoustique sur la façade d’une rue très fréquentée. Le double vitrage protège à la fois contre le bruit et le froid s’il contient du verre feuilleté acoustique. Le son et l’énergie vont toujours de pair pour nous. C’est une règle à laquelle nous ne dérogeons jamais.”

L’humidité et l’instabilité sont les plus gros problèmes.

Sophie Holemans : “Vous savez, l’énergie n’est pas vraiment le plus gros problème dans les foyers bruxellois. L’humidité et l’instabilité sont les principaux fléaux, généralement parce que les propriétaires ou les résidents ont laissé leur maison se détériorer à un tel point ou parce qu’ils ne disposent tout simplement pas des moyens financiers. Il convient d’abord de résoudre ces problèmes avant de s’atteler à l’aspect énergétique. Cependant, si certains travaux doivent être effectués sur les murs, nous disons que c’est le moment idéal de procéder également à leur isolation."

Comment se déroule le cycle des conversations ? Cherchez-vous activement le contact ?

Sophie Holemans : “En général, les clients viennent chez nous, ou ils nous appellent pour nous poser une question. Un conseiller fournit lui-même l’information, à moins que la question ne soit très spécifique et n’exige une certaine spécialisation. Le bon spécialiste s’en chargera. Nous ne recherchons pas proactivement des clients. Cette tâche incombe à notre service Communication.”

Sophie Mersch : “D’habitude, les clients préfèrent avoir un seul conseiller, mais il arrive souvent que ce soient des personnes différentes. Nous les aidons à prendre leurs décisions, en gardant à l’esprit leurs ressources financières, et nous les soutenons dans les démarches nécessaires. Prenons, par exemple, le remplissage de formulaires. Comme nous avons des clients qui ne savent pas écrire, nous les aidons à remplir les documents.“

Avez-vous une approche systématique pour les immeubles à appartements ?

Sophie Holemans : “Depuis un an, nous accompagnons également les copropriétés. Nous savons exactement comment gérer ce cas de figure. Mais nous remarquons que les problèmes majeurs y sont plutôt de nature humaine. Des copropriétaires qui ne parviennent pas à trouver un terrain d’entente ou des gens qui n’ont pas l’argent ou qui ne veulent pas le dépenser pour certains travaux.“

Sophie Mersch : “Oui, parfois nous jouons davantage aux médiateurs qu’aux architectes.“  (rires)

Sophie Holemans : “Voici un exemple. Il existe une politique transitoire pour remplacer toutes les vieilles chaudières par des chaudières à condensation. Toutefois, nous constatons fréquemment des problèmes avec les conduites d’évacuation qui ne sont pas compatibles avec les chaudières atmosphériques. Soit tous les résidents doivent accepter de remplacer leur chaudière simultanément, ce qui est presque impossible dans les grands bâtiments, soit ils doivent faire installer une conduite d’évacuation en parallèle pour que les deux puissent fonctionner. Ce type de situation suscite souvent la panique chez les résidents, car tôt ou tard, ils devront se mettre d’accord.”

Suivez-vous la politique dans les autres régions ?

Sophie Holemans : “Nous devrions le faire plus souvent, mais nous n’avons tout simplement pas le temps.“

Sophie Mersch : “Nous la suivons un peu, bien sûr. Si des changements sont opérés ou si des erreurs sont commises, il est intéressant de le savoir afin de ne pas les reproduire à Bruxelles."

La Flandre octroie une prime pour démanteler votre bâtiment et en construire un nouveau, alors que Bruxelles suit exactement le chemin inverse.

Que peuvent apprendre les autres régions de Bruxelles ou inversement ?

Sophie Mersch : “Si je peux donner un seul conseil aux autres régions, c’est de mettre en place une organisation qui travaille de manière transversale sur la rénovation. Les citoyens apprécieront certainement une telle démarche.”

Et inversement ? Que peut apprendre Bruxelles des autres régions ?

Sophie Holemans : “La Flandre s’affaire à imposer des obligations. Tout le monde doit avoir isolé son toit avant une certaine date limite.”

Sophie Mersch : “Oui, elle a d’autres priorités. La Flandre se préoccupe moins de l’esthétique que Bruxelles. Les règles d’urbanisme sont moins strictes que dans les autres régions. Mais les Flamands isolent plus et ont un parc de panneaux photovoltaïques dont Bruxelles ne peut que rêver. Ils font les choses différemment. Savez-vous ce que je trouve remarquable ? La Flandre octroie une prime pour démanteler votre bâtiment et en construire un nouveau, alors que Bruxelles suit exactement le chemin inverse. Ici, ils essaient de tout préserver autant que possible en vue d’une économie circulaire.“

Supposons que vous gagniez un million d’euros à la loterie, comment l’investiriez-vous professionnellement ?

Sophie Mersch: “Je sais ce que je voudrais. J’aimerais ouvrir un magasin de décoration avec des objets de seconde main et des antiquités. Et utiliser des matériaux écologiques tels que la chaux et la terre glaise pour décorer les sols et les murs.”

Vous donnez vraiment la priorité à l’esthétique ?

Sophie Mersch: “Oui, j’adore ce pan de mes activités. De plus, je donnerais la priorité aux valeurs dans lesquelles je crois, comme l’absence de gaspillage et de pollution.“

Et vous, Madame Holemans ?

Sophie Holemans : “Je réaliserais des vidéos sur le cycle de vie des éléments de construction, parce que je pense qu’il est important que les gens prennent conscience de leur origine et de leur destination après la démolition. Les citoyens effectuent désormais souvent leur rénovation plus rapidement car le processus est beaucoup plus facile que par le passé, mais ce n’est pas toujours durable. Il faut parfois s’arrêter pour prendre du recul et visualiser la situation globale. Malheureusement, cette pratique n’est pas encore bien ancrée dans notre culture belge. Si cela ne tenait qu’à moi, je ralentirais le rythme du secteur de la construction. Trouver des moyens de réduire la pression pour que la qualité l’emporte à nouveau sur la quantité.”

Je vous remercie de cet entretien !

 

(*) Homegrade est le centre de conseil et d’accompagnement sur le logement en Région de Bruxelles-Capitale. Il s’adresse à tous les ménages, locataires et propriétaires, qui désirent améliorer la qualité de leurs logements. Cet organisme indépendant a été créé en février 2017 à la suite de la fusion des asbl Maison de l’Énergie et Centre Urbain. Homegrade fournit des informations sur des sujets tels que l’énergie, la rénovation, l’urbanisme, le patrimoine, l’acoustique et les bâtiments durables. En somme, le logement et la rénovation envisagés comme un tout.