un entretien avec Joy Verstichele

  • mars 16, 2021

Pour rallier tout le monde à l'idée d'une rénovation énergétique, il faut connaître leurs problèmes spécifiques. Il en va de même pour le secteur locatif. Que faut-il faire pour que ce secteur en pleine expansion se rénove ? Et quelle est la situation actuelle ? BE-REEL! s’est entretenu avec Joy Verstichele, coordinateur de la "Vlaams Huurdersplatform" (plate-forme flamande des locataires).

joy Joy Verstichele est sociologue de formation et a également étudié les sciences de la communication politique. Il a débuté sa carrière en tant que coordinateur au bureau des bailleurs sociaux de Waregem, où il a été pour la première fois en contact avec les bailleurs, les candidats locataires et les autorités. Il a rapidement constaté que la pression sur le marché du logement était très forte et que les listes d'attente ne cessaient de s'allonger. C'est pourquoi il a voulu aider les locataires sur une plus grande échelle, en proposant des solutions structurelles au niveau régional pour faire face à la crise du logement qui perdure. 

En quoi consiste exactement cette fonction ?

“ Je suis donc le coordinateur de la Vlaams Huurdersplatform, une asbl dont la triple mission est reconnue par l’Autorité flamande. Premièrement, nous soutenons le fonctionnement des cinq associations de locataires (= organisations qui fournissent des conseils juridiques individuels en matière locative), deuxièmement, nous soutenons VIVAS, le réseau flamand de locataires sociaux. Il s'agit d'un groupe de locataires sociaux engagés issus de toute la Flandre qui, ensemble, essaient de faire la différence en utilisant leurs connaissances et leur expérience pour formuler des recommandations à un niveau politique plus élevé. Troisièmement, nous défendons les intérêts des locataires en mettant l'accent sur les plus vulnérables. Cela va de la collaboration à la recherche, à la signalisation des politiques et à la participation aux consultations, en passant par la tenue de conférences. ”

Travaillez-vous avec des projets ? 

“ Pas de la manière habituelle. Nous ne voulons pas nous isoler et attachons beaucoup d’importance à la collaboration. Nous travaillons surtout sur des thèmes spécifiques et recherchons des partenaires appropriés. La participation des occupants illustre ce thème : nous pensons qu'il est normal qu'une école ait un conseil des parents et un conseil des élèves pour aider à réfléchir au fonctionnement de l'école, mais la location sociale ne prévoit pas un tel cadre, en dépit d’une forte demande. ”

VLAAMS HUURDERSPLATFORM

Vous avez déjà répondu en grande partie ci-dessus à la question de savoir ce que fait la Vlaamse Huurdersplatform, mais pouvez-vous nous en dire un peu plus sur son fonctionnement?  

“ Nous sommes une asbl d’inspiration juridique et politique relativement petite qui s’efforce toujours de capter les signaux du terrain et de les traduire en politiques. Nous employons 5 collaborateurs. Nous nous organisons de manière à pouvoir mener à bien nos missions de manière optimale. Nous sommes une petite équipe avec des tâches clairement définies, mais vu le grand nombre d’interfaces, une bonne coordination est essentielle. 

Près de la moitié des immeubles ne répondent pas aux exigences minimales de qualité.

Officiellement, une dizaine d'organisations sont membres de la Vlaams Huurdersplatform, mais dans la pratique, nous collaborons intensivement avec un bien plus grand nombre d'organisations. Cela nous permet de traduire réellement ce qui se passe sur le terrain. Comme nous sommes aussi une voix appréciée dans la thématique de la location, nous nous retrouvons facilement. ”

Quelle est la situation actuelle sur le marché locatif en matière de rénovation énergétique et quel est votre position à ce sujet? 

“ Sur le marché privé, la qualité des logements est très inférieure à la norme. Près de la moitié des immeubles ne répondent pas aux exigences minimales de qualité. Nous ne parvenons vraisemblablement pas à atteindre une qualité suffisante du patrimoine. Quand on note une amélioration des chiffres, elle est souvent due à de nouvelles constructions. Il s’agit d’ailleurs d'exigences minimales, et non des derniers gadgets. Par ailleurs, lorsqu’on aborde la composante énergétique, il faut veiller à ne pas réduire trop rapidement le débat à la qualité énergétique, mais plutôt à garantir une qualité globale du logement.
Cela dit, l'énergétique est un défi distinct. Parce que soyons clairs, la rénovation est une grande priorité pour nous. Quand on voit dans quelles conditions certains locataires doivent vivre, c’est une horreur. Il suffit de penser au récent reportage déchirant de Pano. Il s'agit d'une préoccupation quotidienne pour nos locataires, surtout en période de confinement. Donc oui, la qualité du logement est une préoccupation particulièrement importante pour nos locataires, et par conséquent pour nous. ”

Dans quelle mesure encouragez-vous les locataires à penser à la rénovation énergétique?

“ Ne perdez pas de vue que l'impact d'un locataire sur le choix de la rénovation énergétique est extrêmement limité. Il ne peut apporter aucune modification au bien loué. Il serait d’ailleurs illogique qu'un locataire supporte un tel coût puisqu'il ne s'agit pas de son logement. On se trouve face à un important “ split incentive ”. Les investissements des bailleurs profitent principalement aux locataires. Mais il ne faut pas oublier que ces investissements génèrent également une valeur supplémentaire pour le bien. Pour les locataires, un logement de qualité est peut-être un droit fondamental, mais pour de nombreux bailleurs, il s'agit avant tout d'un investissement. 
 
Il est donc particulièrement regrettable que les autorités n'accordent pas de subventions à la rénovation aux bailleurs. Il est parfaitement défendable de leur accorder des primes à la rénovation si plusieurs conditions de protection des locataires y sont attachées, comme la garantie d'un bail de longue durée à des prix raisonnables et un logement en ordre sur le plan énergétique. En prévoyant éventuellement une allocation supplémentaire au fur et à mesure de l’amélioration de la performance énergétique du logement. Il est incompréhensible que cela ne se fasse pas aujourd'hui, quand on connaît l’importance de ce besoin chez les locataires. Vu l’importante distorsion entre l'offre et la demande, tous les logements sont loués, même s'ils sont de qualité médiocre. Il est dès lors logique que les bailleurs ne ressentent pas le besoin de rénover et puissent louer des logements de piètre qualité à un prix assez élevé. ”

 

QUESTIONS D’OPINION

Supposition : en tant que décideur politique, vous pouvez modifier/créer une seule mesure politique pour vous aider à atteindre vos objectifs. Laquelle choisissez-vous ? Pourquoi? (Vous pouvez choisir vous-même le niveau politique)

“ Il est en fait facile de répondre à cette question : l'expansion d'une offre locative sociale de qualité arrive clairement en première position. Cette recette a déjà fait ses preuves. En principe, elle nous permettra également de répondre plus rapidement à des défis innovants tels que la transition énergétique. Sur un marché locatif social, on dispose de plus d'options pour y répondre. On se retrouve dans une situation où l’on devrait être en mesure de proposer aux gens des logements abordables de qualité et où les autorités sont confrontées à des défis novateurs en matière de politique. Il est important de garder à l'esprit que l’argent consacré au logement social est avant tout un investissement et guère un coût. Les pouvoirs publics qui investissent dans des terrains et des logements pour le marché locatif social en retirent un rendement manifeste. Ce n'est pas comme si cet argent était perdu et, dans l'intervalle, on peut garantir à davantage de personnes leur droit fondamental à un logement. ”

À propos de quelle hypothèse/quel thème axé sur la rénovation énergétique aimeriez-vous voir une étude ou une mesure concrète et pourquoi?

“ Beaucoup de connaissances sont assurément déjà disponibles. On pourrait mener des recherches plus approfondies sur le lien entre les investissements efficaces et le comportement qu'ils provoquent. D'autant plus que cette question revient souvent dans les discussions sur les modèles de délai de récupération. On s'attend alors à ce que, grâce aux investissements, le comportement des occupants s'adapte également. Toutefois, le lien entre les deux n'est pas très univoque. Il est dangereux de travailler avec des simulations qui ne rendent pas suffisamment compte de cet aspect. Surtout quand cette idée de délai de récupération est devenue un argument principal dans le débat. ”

Quel serait, à votre avis, la meilleure mesure pour inciter le bailleur à rénover ? Et qu’est-ce qui ne fonctionne pas? 

“ Il ne se passe actuellement rien au niveau politique pour inciter les bailleurs à s'engager dans le mouvement de rénovation nécessaire. Il existe seulement des normes minimales obligatoires qui peuvent être contrôlées. Cela se produit souvent après une plainte d'un locataire. De nombreux locataires ne déposent pas de plainte s'ils risquent de perdre leur logement en conséquence de celle-ci et qu'ils n’ont pas d’autre alternative. Dans la pratique, cette politique de sanction a donc un effet collatéral pervers pour le locataire. Pourquoi ne pas avoir recours à un système comme le contrôle technique automobile, où, par analogie, le bailleur doit pouvoir prouver qu'il met en location un bien en ordre dès le départ ?  

“ Il ne se passe actuellement rien au niveau politique pour inciter les bailleurs à s'engager dans le mouvement de rénovation nécessaire.

Cela dit, nous devons également offrir aux bailleurs des incitants à la rénovation efficaces. Le travail réalisé par Het Pandschap est un exemple de bon mécanisme. Ils rénovent un bien locatif et le relouent à un bailleur social, offrant ainsi une solution de logement à une personne en situation de nécessité de logement. Les revenus locatifs seront ensuite utilisés pour rembourser systématiquement les coûts de rénovation et le bien reviendra ensuite à la gestion du propriétaire. Ces types de mécanisme devraient avoir une certaine exposition et prendre de l'ampleur, afin que les choses bougent sur le marché locatif. ”

En 2018, vous avez écrit le livre “ De onzichtbare wooncrisis ” (la crise invisible du logement), mettant en lumière la réalité derrière les chiffres et apportant quelques histoires poignantes. Pourquoi avez-vous choisi cette approche? 

“ La combinaison de visages et de visions reflète le plus clairement la situation. Il est difficile d'avoir une discussion sur les chiffres sans savoir quelles sont les personnes ou les situations qui se cachent derrière ces chiffres. D'autre part, les problèmes individuels sont souvent décrits comme anecdotiques, ce qui signifie qu'une solution structurelle ne serait pas en cause. En associant un visage à un chiffre, je m’efforce de dépeindre l'impact d’un logement de piètre qualité sur une famille ou un isolé. En même temps, cela montre aussi que ce problème dépasse le cadre d'un foyer individuel. En d'autres termes, il s'agit d'un problème structurel qui nécessite des solutions structurelles. En raison de leur ampleur, ces solutions ne tomberont pas du ciel. J’ai voulu montrer que cette situation est due au fait que le marché locatif social a été maintenu à l'étroit et que le marché locatif privé n'a été soumis qu’à des contraintes minimales. Les autorités doivent vraiment prendre l'initiative en la matière et changer leur fusil d’épaule. Si elles ne le font pas, la crise perdurera, voire s'aggravera. ”
 

Pour conclure, une question sur l'avenir de la location en Belgique : avez-vous remarqué des tendances favorables ou inquiétantes ? Si oui, lesquelles?

“ Actuellement, on n’observe pas d’inversion de tendance visant à augmenter la proportion de logements sociaux. On constate également peu d'initiatives sur le marché locatif privé. On ne peut que s’accrocher à une phrase de l'accord de coalition qui établit une nouvelle trajectoire de croissance pour le logement social qui tient compte de la pénurie réelle de logements. Ce groupe-cible est estimé à un quart de million de ménages. Espérons que cela soit le signe avant-coureur de plus grandes ambitions. ”


Je vous remercie de cet entretien!

Vous trouverez plus d’informations à propos du Vlaams Huurdersplatform sur son site web.